A propos

Pour le dire avec une rigueur historique inattaquable 

En 2010 Goël existe déjà mais n’a pas encore de nom, comme certains animaux des fonds marins, certaines météorites et beaucoup de maladies. Grâce à la tranquillité que lui offre cet anonymat, il peut perdre des centaines d’heures d’existence à écrire des textes et chercher sur son piano les plus étranges harmonies possibles. Ayant lu je ne sais où que la contrainte stimulait la création, il se jure devant le miroir – d’une voix toute intérieure – qu’il n’écrira jamais de chansons comprenant les mots suivants : amour, liberté, cœur, société.

En 2011 il perd toujours plus d’heures d’existence à écrire des textes et à chercher sur sa guitare les harmonies les plus étranges possibles. D’une voix faible mais assumée il se jure devant le miroir qu’il n’écrira jamais de chansons comprenant les accords du haut du manche suivants : do majeur, la mineur, sol majeur, mi mineur. Le fa majeur en barré sur la première case, qui croit un temps bénéficier de ce quadruple embargo, n’aura rien non plus.

En 2012 il commence à écrire des partitions pour d’autres instruments, mais éprouve des difficultés à les lire lui-même. Il met cela sur le compte de sa mauvaise vue – autre point commun avec certains animaux des fonds marins – et persiste en se disant qu’un jour il trouverait bien de bonnes âmes pour les lire à sa place. Il constate par ailleurs que certaines de ses chansons se stabilisent enfin, après les dizaines de versions qu’ont charriées ses centaines d’heures d’existence perdues. À la fin du printemps il en choisit trois qu’il enregistre en secret dans sa campagne natale. Ce n’est que quelques mois plus tard et malgré une frilosité maladive qu’il se décide à les faire écouter à d’autres êtres humains. Les retours qu’il reçoit l’encouragent mais ne sèchent pas cette colonne de sueur qui lui coule dans le dos à chaque fois qu’il appuie sur « play ».

En 2013 il décide finalement d’avoir un nom et de laisser son patronyme aux usages discrets de l’état-civil. C’est par un beau soir d’été qu’il s’auto-baptise à la bière et en public. La colonne de sueur qui lui coule dans le dos a cette fois la canicule pour cause : il décide de considérer cela comme un progrès. Grisé par cet accès de confiance il essaie alors de trouver des musiciennes et musiciens sachant mieux lire une partition que lui. L’entreprise se révèle d’une facilité vexante. Paris entend alors ses voûtes souterraines résonner au son de fables aux nombreux personnages, parmi lesquels on trouve : un ours mal rincé, une pleureuse côtière, un contorsionniste incapable d’articuler, un tueur au sucre, une conque prise pour le Graal.

En 2014 il pense à laisser une trace de son passage sur terre – autre point commun avec certaines météorites – et décide de préparer un vrai disque. Refusant par avance les centaines de propositions de programmation qu’on lui aurait sûrement faites, il ne donne que trois concerts cette année-là et perd de nouvelles centaines d’heures d’existence à écrire des textes et des arrangements les plus étranges possibles. Résonnent alors dans sa chambre de nouvelles histoires aux décors variés, parmi lesquels on trouve : un asile érigé dans le sable, une flaque existentielle, un cimetière arrosé de cailloux, une plaine à l’air dissolvant.

En 2015 il continue de rencontrer des musiciennes et musiciens sachant mieux lire une partition que lui, à croire que cette engeance émane d’un puits sans fond. Cinq d’entre eux joueront sur son premier EP. Un autre se chargera de l’enregistrer, de le mixer dans un studio au nom surréaliste et de dire à Goël qu’il l’aurait bien réalisé, ce disque, carrément. Ces gens-là ne doutent de rien. À la fin de l’année ce premier cinq titres éclot à la lumière des internets et d’un soir de concert, avec l’aide de gens admirables qui ont investi en amont de sa sortie, et d’une compagnie de théâtre & musique qui s’est occupée de plein de papiers au format A4. L’objet est bleu, beau et intrigant grâce à un graphiste aussi talentueux que flegmatique.

En 2016 c’est la tournée des grands ducs ou, tout du moins, des grands duchés. Bretagne, Anjou, Touraine et Île-de-France voient les concerts se multiplier en solo, en duo, en trio ou en quatuor. Goël ajuste le nombre de musiciens sur scène au nombre de spectateurs qu’il imagine dans la salle, selon un rapport de un pour deux. Quelques radios passent des chansons de l’EP. Certains webzines lui consacrent d’excellentes critiques. Deux, pour être précis. Deux excellentes critiques valant mieux que quinze mauvaises, Goël décide de persister – autre point commun avec certaines maladies.

En 2017 il se souvient de ce musicien et réalisateur qui ne doutait de rien, et lui propose de co-réaliser son futur album. L’homme accepte sur le champ. S’il avait su combien de centaines d’heures d’existence cela lui aurait fait perdre, il aurait peut-être douté de quelque chose, pour le principe. Après un long travail sur les maquettes, Goël retourne enregistrer douze titres dans ce studio au nom surréaliste, avec l’appui d’un jeune label qui l’encourage en permanence et s’occupe d’une montagne de papiers au format A4. De nouvelles chansons voient le jour sur cet album aux multiples allusions anatomiques, parmi lesquelles on trouve : des joues ensommeillées, des ventres arrosés par la pluie, des orteils agités dans l’eau, des yeux tout neufs, des langues qui postillonnent au ciel.

En 2018 les douze titres sont en boîte et paraîtront à la fin de l’été, grâce à un distributeur épatant qui va disséminer un stock d’albums sur le territoire tout en murmurant à l’oreille des disquaires, ces grands animaux fougueux et passionnés. L’objet sera une nouvelle fois beau et intrigant grâce à un graphiste toujours plus talentueux et flegmatique. L’album va pouvoir bénéficier d’une belle promotion et d’un clip, grâce à des gens admirables qui vont investir en amont de sa sortie. Il y aura une belle soirée de lancement et les concerts reprendront de plus belle. Si tout va bien, Goël se dira sans doute qu’il y avait pire façon de perdre toutes ces centaines d’heures d’existence.

Pour le dire sous forme de générique

Dans le rôle du musicien, ingénieur du son et réalisateur qui ne doute de rien, dans son studio au nom surréaliste : Léonard Mule, Studio d’enregistrement du Poisson Barbu

Dans les rôles des musiciennes et musiciens sachant mieux lire une partition que Goël, et qui jouent sur ce nouvel album (par ordre d’apparition) :

François Poitou, contrebasse

Maël Guézel, vibraphone & batterie

Hélène Milochevitch, violon

Anne Berry, alto

Widad Abdessemed, violon

Dans le rôle de la compagnie de théâtre & musique s’étant occupée de plein de papiers au format A4 depuis 2015 : La Gargouille

Dans le rôle du label s’étant occupé des encouragements et d’une montagne de papiers au format A4 depuis 2017 : YOVO music

Dans le rôle du distributeur épatant qui va disséminer un stock d’albums sur le territoire tout en murmurant à l’oreille des disquaires, ces grands animaux fougueux et passionnés : LAutre distribution

Dans le rôle du graphiste talentueux et flegmatique : Guillaume Moitessier

Dans le rôle de Goël et de celui qui a la chance de boire des bières avec l’intégralité des personnes nommées ci-dessus (et probablement une bonne partie des personnes évoquées ci-dessous) :  Gilles Grohan